Le Prince traite d’un magnifique sujet :
la relation qu’entretient toute une société
avec le rêve. Cette part de croyance donne au projet l’ambition
généreuse d’une comédie sentimentale
populaire et traditionnelle, dans laquelle tout un chacun pourra
trouver un personnage auquel s’identifier et se faire
prendre au jeu de cette histoire d’amour impossible.
C’est donc un beau conte moderne à la fois subtil
et généreux, qui reprend les schémas classiques
des oppositions ancestrales contenus dans l’éternel
thème de la princesse et du pauvre (ici fleuriste).
De ce point de vue, le film développe le sujet dans sa
plus belle dimension: il fait tourner toute l’histoire
autour d’un geste, celui de Adel apportant des fleurs
à la belle Dounia, déesse inaccessible qu’il
convoite en secret. Ce geste, à la fois banal et passionné,
audacieux et évident, constitue le pari du film.
La force du traitement est d’avoir su développer
autour de cet enjeu central toute une série d’histoires
parallèles qui montrent comment une même thématique
s’étend à travers les destinées individuelles
de tous les personnages du film. Dans chaque cas, une dialectique
se met en place entre la part de rêve et la part de réalité.
Faut-il croire au rêve et le laisser guider notre vie,
quitte à vivre hors du monde en s’y évadant
? Faut-il croire au contraire rester les pieds sur terre et
renoncer au rêve qui n’apporte que malheur et déception
? Mais la vie sans le rêve est-elle encore la vie ?
Le Prince n’a pas l’ambition de trancher et de répondre.
Il pose avec finesse ces questions et montre quelles sont les
réponses possibles, avec leurs enjeux et leurs tensions
; il met le rêve de Adel à l’épreuve
des faits et propose, en fin de comptes, une réflexion
sur le rôle et la fonction du rêve dans toute une
société.
Le propos n’est pas tant de croire que Adel va réussir
à conquérir sa déesse, mais de montrer
qu’il a raison d’y croire, rendre justice à
cette part de rêve qui le rend vivant et humain. Pour
cette raison, Le Prince touche une problématique universelle,
qui dépasse largement sa dimension tunisienne.
A la fin de l’histoire, les amis de Adel lui demandent
d’aller au rendez-vous et de conquérir la belle,
pour leur prouver qu’on peut encore croire au rêve.
C’est cette magnifique et émouvante nécessité
qui nous concerne tous, à une époque où
le rêve est en perdition, balayé par l’hédonisme
généralisé (parfaitement représenté
par le cynisme amoureux de Mounir l’ami de Adel et de
toute sa génération.) Le pari du film est justement
celui-ci : réveiller chez le spectateur la part de rêve
qu’il enfoui au plus profond de lui, comme Dounia ou Mounir,
pour ne plus souffrir de la réalité.
|